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Les semences sont l’un des premiers moyens de production qui furent expropriés des agriculteurs avec la libéralisation du secteur agricole. Certes cette expropriation ne s’est pas faite comme on se l’imagine d’une façon directe mais a plutôt été introduite sous couvert de modernisation de cette activité agricole. Les semences hybrides ont été présentées comme une innovation, apportant une production plus importante, une stabilité de rendement et donc une « rentabilité économique » comme résultat. Ces semences « hybrides » ont certes des caractéristiques importantes dans un contexte de maximisation du profit et d’exploitation intensive des ressources pour l’accumulation du capital mais elles sont toutefois non reproductibles. Un simple agriculteur ne peut plus, comme autrefois, reproduire ses propres semences mais il est « obligé » d’en acheter à chaque campagne agricole. Un système qui crée une dépendance par rapport au marché mondial et donc par rapport aux importations de semences. Le problème des semences locales ou autochtones a, depuis quelques décennies, fait surface avec des mouvements locaux et internationaux revendiquant le « Droit » des agriculteurs à l’utilisation de leurs semences autochtones dans un cadre légal. 

Une politique agricole tunisienne qui accentue la dépendance :

Historique de la politique libérale de dépossession alimentaire : 

La politique de libéralisation de l’économie tunisienne et du secteur agricole a été décidée par l’Etat tunisien sur plusieurs étapes, poussée par les impositions de la Banque Mondiale et le FMIFond Monétaire International . Cette libéralisation de l’économie fut matérialisée par la signature du Plan d’Ajustement Structurel en 1986. Pour le secteur agricole, un programme d’ajustement structurel de l’agriculture fut mis en place et ceci dans le but de promouvoir ce secteur et de le relancer en encourageant la politique d’investissement par la limitation de l’intervention de l’état dans le secteur[1]. À la suite de cette politique de libéralisation du secteur, les semences hybrides furent petit à petit injectées dans le secteur agricole avec la libéralisation de l’import des intrants agricoles. Même avant cette période et avec le Programme Alimentaire Mondiale, des semences hybrides ont été distribuées comme aide pour les agriculteurs. Dans cette période et dans un contexte postcolonial ou l’état et le peuple vivaient une période difficile, toute aide était la bienvenue. Ainsi les agriculteurs se sont initiés à l’utilisation de ce genre de semences assez performantes en termes de rendement.

Des semences hybrides “Stériles” pour l’accumulation du capital :

Ces semences hybrides sont en fait des semences croisées ; deux lignées génétiques différentes sont croisées pour avoir une génération F1First Filial Generation très productive, le problème est que cette F1First Filial Generation n’est pas reproductible, en d’autres termes on ne peut pas replanter les semences obtenues de la plante issue de cette F1First Filial Generation . Ces semences sont produites par de grandes compagnies internationales et inondent depuis des décennies le marché international. Ici on peut parler de monopole de production et de distribution des semences, un monopole qui comme tout autre monopole s’octroie ce droit exclusif de production par le biais d’un capital économique colossal. Les agriculteurs quant à eux se voient gagnants au début en utilisant les semences hybrides qui leur assurent un rendement important et donc un revenu financier palpable. Ce rendement est en général assuré si une bonne conduite de la culture est suivie. Cette conduite obéit à plusieurs règles dont les traitements chimiques et phytosanitaires pour la protection de la plante contre les ravageurs et autres insectes et les engrais chimiques pour l’alimentation de la plante vu que ces semences sont en générale non adaptées aux conditions climatiques et environnementales des régions où elles sont plantées. 

Ainsi en achetant ces semences les agriculteurs sont obligés d’acheter d’autres intrants qu’on a déjà cités en plus de l’obligation d’acheter des semences à chaque campagne agricole. Par ces différents facteurs, une dépendance énorme des agriculteurs envers les producteurs de semences et des autres intrants est instaurée, cette dépendance crée elle-même une marginalisation énorme des moyens et petits agriculteurs tunisiens qui se voient affectés par la fluctuation des prix de ces différents intrants qui obéissent aux lois du marché international. Il faut aussi noter que le marché des semences propose certes différentes variétés de semences mais cette illusion de choix prive en même temps les agriculteurs de leur liberté de choisir ce qu’ils veulent planter puisque ce « choix » dépend de la disponibilité des semences dans le marché et de ce que les compagnies productrices de semences offrent. 

Une législation tunisienne qui “interdit” l’utilisation des semences locales :

En Tunisie plusieurs mouvements similaires existent et luttent pour ces droits mais un problème majeur s’oppose à cette lutte, il s’agit du problème législatif. La législation tunisienne rend l’utilisation des semences locales quasi impossible puisque les semences commercialisées et utilisées en Tunisie doivent impérativement être inscrites dans un catalogue de semences et selon l’article 4 de la loi n°99-42 du 10 mai 1999 les semences inscrites aux catalogues doivent obéir à la norme DHS (Distincte, Stable et Homogène) et donne donc l’exclusivité d’inscription aux semences hybrides. La loi tunisienne interdit donc la vente et la commercialisation des semences locales puisque selon la loi n°99-42 du 10 mai 1999 seules les semences inscrites dans le catalogue peuvent être vendues. Ainsi les semences locales ont été petit à petit perdues et les semences hybrides ont pris leurs places.

Les semences hybrides marginalisent davantage les petits et moyens agriculteurs :

En cherchant plus loin, l’utilisation des semences hybrides aux dépens des semences locales a d’autres effets néfastes. Mis à part la création de la dépendance alimentaire de la Tunisie et de ses agriculteurs, cette politique nationale a provoqué la paupérisation et la marginalisation des moyens et petits agriculteurs en les dépossédant de ce moyen de production. Ces petits et moyens agriculteurs qui se voient de plus en plus marginalisés disparaissent et abandonnent l’activité agricole qui est en générale leur seule source de revenu. Abandon de l’activité, plus de marginalisation, exode et autres problèmes se suivent pour ces agriculteurs et ils se font petit à petit remplacés par l’Agro-business.

Les politiques publiques entre Sécurité alimentaire Et Souveraineté alimentaire :

Ces semences sont un facteur, parmi d’autres, qui accentuent la dépendance alimentaire de la Tunisie par rapport aux marchés internationaux et par rapport aux importations. Avec cette vision politique, la Tunisie a choisi de s’orienter et de prioriser la « Sécurité Alimentaire » du pays qui par définition est le fait d’assurer la présence d’une nourriture suffisante pour l’ensemble de la population. Certes cette orientation permet d’assurer la présence de nourriture mais à un prix exorbitant et ceci se voit sur les importations alimentaires que la Tunisie effectue chaque année. Par ailleurs, cette utilisation importante des semences hybrides présente aussi un autre danger qui est la disparition des semences autochtones et donc la perte du patrimoine génétique local et aussi la disparition de sa diversité (75% de la diversité génétique a disparu au dernier siècle, FAOFood and Agriculture Organization for the United Nations ).

A la fin du siècle précédent des mouvements internationaux ont émergé en présentant une alternative à ce système et le concept de « Souveraineté Alimentaire » a été défini par le mouvement « La Via Campesina » lors du Sommet de l’alimentation organisé par la FAOFood and Agriculture Organization for the United Nations à Rome en 1996[2] . Une des principales revendications du concept de « Souveraineté Alimentaire » est la lutte pour la biodiversité et les semences locales et la lutte contre l’emprise des multinationales sur le secteur des semences. Ainsi l’utilisation des semences locales est présentée comme une alternative viable et durable pour le secteur agricole et surtout pour les agriculteurs, une alternative qui leur donne le droit de choisir leurs semences, de les reproduire et de les échanger entre eux. Les semences locales, qui ont toujours existé depuis le début de la sédentarisation des humains et depuis le début de l’activité agricole, ont été transmises entre les générations d’agriculteurs, elles représentent la source de leur autonomie et assurent leur indépendance et donc leur souveraineté. 

Pourquoi choisir la souveraineté alimentaire comme base de notre politique agricole tunisienne ?

La souveraineté alimentaire est avant tout une question de liberté, une question de libre choix pour les producteurs par rapport à leur culture sans intervention du capital et surtout sans taxation externe. Ce concept vise tout d’abord à rendre à l’agriculture son sens premier qui est celui de produire de l’alimentation pour les peuples et non pas pour accumuler le capital. En se basant sur cette idée de base par rapport à l’agriculture, on exclut le pouvoir du capital qui a pour longtemps rendu l’activité exclusive aux investisseurs et qui en a exclu les petits et moyens agriculteurs. Ainsi on fait sortir l’agriculture du système de rente.

Vers une agriculture durable et résiliente :

La souveraineté alimentaire est une alternative durable qui respecte le droit à l’accès aux ressources pour toutes et tous, tout en respectant le droit des générations futures. Ces différentes ressources doivent être aux mains des agriculteurs pour leur assurer leur autonomie et leur permettre de vivre de cette agriculture. En suivant cette alternative on opte pour une agriculture diversifiée et respectueuse de l’environnement contrairement aux modèles agricoles présents qui se basent sur l’intensification des cultures et la priorisation des monocultures hautement consommatrices en eaux, en pesticides et en engrais chimiques. Ainsi, ce modèle permet aux agriculteurs de produire de la nourriture pour les populations d’une façon écologique et ceci est l’une des premières voies de lutte contre les changements climatiques.

Mise en place d’une indépendance semencière :

Comme déjà cité, ce modèle privilégie les semences locales et ce pour plusieurs raisons : En favorisant les semences locales on assure aux petits et moyens producteurs une indépendance importante qui leur permet de continuer leur activité et on leur rend leur droit de décider quoi cultiver. En se réapproprient leur droit à l’utilisation de ces semences reproductibles, les agriculteurs et agricultrices pourront échapper à l’emprise des grandes multinationales et se verront débarrasser d’une grande charge économique. Dès lors, l’activité agricole redeviendra un moyen permettant à cette catégorie de gagner sa vie et de sortir petit à petit de ce système de dépendance et de marginalisation.  Les femmes en milieu rural reprendront aussi leur place, étant donné que ces dernières sont responsables de la conservation et la sélection de ces semences. Grâce à une situation plus autonome et un revenu digne qui découle de l’activité agricole, elles n’auront plus à aller travailler dans les champs des grands investisseurs et pourront travailler leurs propres terres. L’utilisation de ces semences adaptées à notre environnement, donc beaucoup moins fragiles, permettra aux agriculteurs et agricultrices de réduire considérablement leur utilisation de produits chimiques de tout genre. 

Cela dit, la souveraineté alimentaire est toute une politique qui repose sur plusieurs volets plus importants les uns que les autres, son applicabilité demande une grande conscience et une envie politique qui vise le changement et qui priorise l’alimentation à l’accumulation du capital. Pour y arriver une réforme agraire doit être mise en exécution et doit toucher tous les axes de cette activité dont le foncier agricole et sa gestion, le droit d’accès aux ressources, la sanctuarisation de ce secteur et sa protection contre l’investissement et la monétarisation accrue de ces produits. Cette réforme doit aussi se focaliser sur le changement même du modèle de production qui doit s’orienter vers une production respectueuse de l’environnement qui considère le droit des générations futures et la lutte contre le changement climatique comme une priorité.

Recommandations : 

Récupération et multiplication des semences locales :

La banque nationale des gènes est une institution nationale dont le but est de récupérer et développer le stock de semences locales tunisiennes. Il faudrait appuyer cette institution est lui donner le support possible pour effectuer les recherches nécessaires afin de retrouver les semences autochtones et les multiplier pour créer un stock considérable des différentes variétés de semences.

Légalisation des semences locales :

Les semences locales doivent être intégrées en totalité dans le catalogue des semences commercialisables afin que leur vente et leur échange soient parfaitement légaux. 

Créer et légaliser les points de vente et d’échange des semences locales entre agriculteurs.

Imposition de taxes relatives aux semences hybrides importées ou subventionner les semences locales.

Vulgarisation et distribution :

L’Etat doit placer à dispositions des CRDAs des semences à distribuer aux agriculteurs et les encourager à les utiliser à la place des semences hybrides.

[1] Pour plus d’informations, prière de consulter l’ouvrage suivant: AYEB (H.) & BUSH (R.), Food Insecurity and Revolution in the Middle East and North Africa, Habib Ayeb & Ray Bush 2019, available at: https://www.cambridge.org/core/books/food-insecurity-and-revolution-in-the-middle-east-and-north-africa/074956CEB76745F002560325D1ECB00A (Consulted on December 10, 2020, 10:07) [2] une déclaration du forum des ong adressee au sommet mondial de l’alimentation, disponible sur: faoFood and Agriculture Organization for the United Nations .org/wfs/begin/paral/cngo-f.htm”>http://www.faoFood and Agriculture Organization for the United Nations .org/wfs/begin/paral/cngo-f.htm (consulté le 10 décembre 2020, 10:23)

Références bibliographiques
Les contributeurs

Aymen AMAYED

Agronome de formation, j'étais chercheur au sein de l'Observatoire de la Souveraineté Alimentaire et de l'Environnement et je suis actuellement chercheur indépendant. Mes recherches tournent autour des thématiques de la souveraineté alimentaire et des politiques agricoles avec un focus sur le foncier et la dépossession comme outil de domination et de marginalisation des populations..

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