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Résumé 

Après une décennie marquée par les difficultés et les inquiétudes, une solution politique se profile en Libye et le poids du problème sécuritaire commence à s’alléger pour les décideurs tunisiens, qui œuvrent à façonner une nouvelle politique. Celle-ci vise à consolider la coopération bilatérale au niveau de l’économie et du développement. Toutefois, ce projet ambitieux rencontre de nombreux obstacles dont la concurrence féroce entre certains acteurs régionaux et internationaux et l’absence d’une vision claire du rôle économique tunisien au niveau des institutions étatiques.

Introduction 

Il est indéniable que la question de la crise libyenne pèse lourdement sur la diplomatie tunisienne, à l’heure actuelle.  Les proportions du problème dépassent le cadre traditionnel de la politique étrangère et relèvent des concepts de la « géopolitique des frontières », notamment en ce qui concerne l’économie et du développement en temps de paix, et la sécurité pendant les phases d’instabilité politique et militaire. En effet, les frontières représentent « grande partie de la charge de l’équilibre politique de l’État » [1], selon le fondateur de la géopolitique, Friedrich Ratzel. De ce fait, la maîtrise du territoire frontalier et son assimilation dans une approche englobante de l’économie officielle témoignent de la solidité du système interne de l’État et de la force de la vision stratégique nationale.

La politique tunisienne, en ce qui concerne la Libye, n’est pas sans équivoque. Dans un environnement régional et international extrêmement instable et complexe, le caractère multidimensionnel de la diplomatie tunisienne et les approches accessoires (et parfois incohérentes) des institutions étatiques, empêchent toute clarté. Il faut noter qu’au lendemain de la révolution, tous les gouvernements tunisiens ont adopté une stratégie intrusive avec une prééminence de l’équation sécuritaire ou de la « garantie de la sécurité » aux dépens des perspectives économiques nécessaires à l’implantation d’un modèle de développement moderne. Ceci permettrait de contrecarrer l’économie rentière, le commerce parallèle et de la contrebande qui ont proliféré, tout au long des années 2000 des deux côtés de la frontière.

Ces défis structurels sous leurs divers aspects sécuritaires, politiques et économiques impactent continuellement et l’État et la société. Il importe donc d’adopter une approche novatrice permettant de traiter ce problème, que ce soit par le biais des institutions officielles ou des acteurs économiques et sociaux. Le rôle de ces derniers demeure crucial dans le développement des relations binationales et le renforcement des efforts de l’État grâce à la « diplomatie populaire et économique », comme l’expérience l’a montré ces dernières années.

L’impact direct d’un processus politique, diplomatique et sécuritaire instable sur les perspectives économiques de la Tunisie

La menace d’un conflit institutionnel sur l’unité du pouvoir décisionnel tunisien concernant le dossier libyen et la primauté du sécuritaire

L’affaiblissement de l’institution militaire tunisienne sous la dictature[2] a engendré un certain nombre de failles au niveau stratégique et opérationnel, particulièrement dans la gestion des menaces liées à la crise libyenne. Après la révolution, les gouvernements ont tenté de recourir à la coopération internationale pour développer des capacités militaires dans la lutte contre le terrorisme et la sécurité aux frontières, notamment en établissant une zone tampon militaire à la frontière libyenne. Certaines de ces zones disposent de détecteurs de mouvement, de caméras, de radars de surveillance au sol et de ballons équipés de capteurs de lumière infrarouge, grâce au financement de l’US Defense Threat Reduction Agency [3] et les forces armées allemandes[4]. Mais ce soutien sert aussi d’autres intérêts, en ce qui concerne notamment les demandes d’asile, la lutte contre l’immigration illégale, mais encore le renseignement dans une zone stratégique. Tout ceci constitue une sorte de menace pour la stratégie effective de la sécurité nationale de la Tunisie. 

D’un autre côté, les appareils tunisiens, dans le cadre de la stratégie de sécurité préventive, ont œuvré à mettre en place un dispositif de renseignement à la frontière libyenne sur près de 100 km. Ceci vise à collecter des informations sur les diverses factions libyennes présentes en Occident, avec une surveillance active des réseaux sociaux en Libye[5]. Cependant, les services de renseignement tunisiens n’ont pas connaissance de la dynamique politique et militaire de l’Est libyen. De telles informations constituent pourtant un facteur déterminant car elles permettent d’avoir une vue d’ensemble de l’évolution de la situation en Libye.

La gestion de la menace libyenne s’est aussi révélée déficiente concernant la coordination et l’échange de renseignements entre les appareils policiers et militaires. Ces lacunes ont influé sur le déroulement de certaines opérations sécuritaires et la capacité à prendre rapidement les décisions adéquates ainsi que sur l’accès à l’information et la coordination des opérations. De telles problématiques ont été ouvertement discutées par les institutions étatiques ; notamment au sein de l’Assemblée des représentants du peuple, par la Commission de la sécurité et de la défense[6]. 

Alors que la stratégie de défense tunisienne se concentre sur la menace, il existe d’autres menaces moins « conventionnelles » à l’instar des drones, nombreux en Libye, permettant de pénétrer l’espace aérien de la Tunisie[7]. 

En outre, les autorités tunisiennes doivent aussi suivre l’évolution des pourparlers du Comité militaire libyen « 5+5 » dans la ville de Syrte, et qui a décidé d’expulser les différents mercenaires[8] étrangers présents sur le sol libyen et de réexaminer la question de l’unification du corps des Gardes des installations pétrolières[9]. Mais il y a eu report du débat sur les questions de l’intégration de l’appareil douanier et des forces contrôlant les frontières, telles que le groupe Al-Zawraa dans le passage de Ras Ajdir et la Force Mobile Amazighe dans la zone de Nalot sur le passage Dhahiba-Wazen.

Sur le plan politique, la vision contradictoire et le manque de cohérence entre les institutions tunisiennes ont nui à l’efficacité de la Tunisie dans la crise libyenne. Ceci est dû, en partie, aux divergences politiques ou idéologiques concernant les parties prenantes dans le conflit. Ces failles ont commencé à être palpables dans les positions diplomatiques (Imed El Hazgui, ex-ministre tunisien de la Défense dans sa déclaration du 10 avril 2020[10], a qualifié de « milices » les forces contrôlant la zone libyenne du passage de Ras Jedir, ce qui a provoqué la ferme dénonciation du gouvernement d’Al-Wifaq[11], surtout que ce dernier a été mis en place peu de temps après la défaite des forces de Hafter dans la zone frontalière), ou encore « La déclaration de Tunis pour la paix » [12] qui a eu lieu le 22 décembre 2019, une initiative du président de la République tunisienne, qui a souffert d’une mauvaise organisation, et qui a manqué d’inclure les diverses parties libyennes. En effet, seules quelques tribus libyennes (la plupart pro-Hafter)[13] étaient présentes. Une approche plus inclusive aurait pourtant permis de réunir les structures de la société civile et les municipalités et ainsi de trouver une solution à la crise. Cette initiative est finalement apparue comme inadéquate à la neutralité positive sur laquelle s’est basée l’approche de la diplomatie tunisienne.

De plus, une série de démissions au sein de l’équipe présidentielle a suivi, le Général Mohamed Salah Hamdi a annoncé sa démission le 1er avril 2020[14], suite à l’écartement de Tarek Bettaieb[15], ancien responsable du dossier libyen au sein du Ministère tunisien des Affaires étrangères, des réunions du Cabinet présidentiel, ce qui a suscité de nombreux questionnements quant au départ de ces consultants qui ont une grande connaissance de la situation libyenne et un large réseau de contacts de la sphère politique et militaire  (ce qui a limité les possibilités de consultation politique pour la présidence à une étape importante du conflit libyen).

Par ailleurs, la présidence et le Ministère des Affaires étrangères n’ont pas œuvré à accélérer l’attribution des postes diplomatiques vacants, postes on ne peut plus importants (à l’instar de l’ambassade de France). De même qu’ils n’ont pas su tirer bénéfice de la position de membre non permanent au Conseil de sécurité de 2020-2022[16] dans le but de fournir des propositions sérieuses au sujet de la crise libyenne.

Autant d’éléments qui ont révélé au public[17] une grande instabilité et un certain embarras, notamment avec l’exclusion des anciens représentants tunisiens au sein du Conseil, une attitude inappropriée et contraire aux protocoles diplomatiques.

Résolution du conflit : divergences politiques et tentatives diplomatiques vacillantes 

Certaines interventions politiques inappropriées ont entravé les perspectives de coopération entre la Tunisie et la Libye, à l’instar de la très controversée pétition de Abir Moussi pour la criminalisation de l’intervention turque[18], une condamnation qui aurait dû au lieu de concerner toute forme d’interventions internationales ou régionales en Libye. Indépendamment de sa valeur juridique, cette pétition, ayant coïncidé avec l’occupation de l’aéroport de Tripoli par les forces Al-Wifaq et la récupération des territoires de l’Ouest libyen, a suscité le mécontentement de ces dernières et leurs plateformes médiatiques. 

Sur le plan diplomatique, la Tunisie a tenté d’adhérer au plan de paix des Nations Unies en prenant l’Initiative tripartite avec l’Algérie et l’Égypte pour compléter les efforts des accords de Skhirat au Maroc en 2015[19]. Toutefois, cette initiative s’est révélée peu fructueuse, en raison des divergences de points de vue entre les États organisateurs. L’Égypte, notamment, a essayé, à plusieurs reprises, de récupérer l’initiative en faveur de son allié dans la région Est. S’ajoute le manque de sérieux quant à l’accompagnement diplomatique et l’encadrement de l’initiative pour la promouvoir prioritairement au niveau libyen.

Pour remédier à son retard au niveau diplomatique et à son retrait de plusieurs initiatives internationales comme la conférence de Berlin le 19 janvier 2020[20], la Tunisie a accueilli la dernière phase des discussions pour la paix sous l’égide de la Mission des Nations Unies en Libye (qui est basée en Tunisie). Ces discussions ont eu lieu auparavant en Suisse, dans la ville de Montreux et au Maroc à Bouznika. 

Bien qu’il soit impossible de mesurer le degré d’effort fourni par les institutions souveraines de la Tunisie, il demeure certain que la pression exercée par plusieurs parties libyennes a influé sur le choix de la Tunisie, comme lieu d’accueil de l’initiative, à la place de la ville de Genève, où ces discussions étaient supposées se tenir. 

Lors de la réunion à Tunis, le projet présenté par la Mission d’appui des Nations Unies a été au centre du débat entre les parties libyennes. Par ailleurs, des accords ont été trouvés notamment sur l’une des questions centrales, la constitution d’un nouveau gouvernement de transition, unifié, pour superviser les prochaines élections, avec une date fixée pour le 14 décembre 2021[21]. En outre, la réunion a débouché sur les décisions de séparer le Conseil présidentiel du gouvernement, de préciser les prérogatives en offrant au Conseil la fonction de chef suprême de l’armée libyenne. De plus, il a été convenu de nommer ou de destituer les occupants des postes de président du service général du renseignement, de président et de membres de la Commission nationale de réconciliation, ainsi que d’achever d’examiner les obstacles liés au vote sur la Constitution.

Toutefois, ces négociations n’ont pas abouti à la nomination de tous les candidats à ces postes, alors que ce point constitue la dernière ligne droite pour la signature du nouveau texte. Il faut aussi noter que l’État tunisien n’a pas su tirer profit de cette opportunité pour prendre en charge les événements liés au congrès, promouvoir les rencontres entre les hommes d’affaire libyens et tunisiens ou encore pour organiser des dialogues parallèles entre certaines composantes sociales en Libye afin d’accompagner le dialogue politique et lui donner une dimension plus globale et inclusive.  

Les aspects économiques: le coût de la crise libyenne pour la Tunisie

Pour la Banque Mondiale, la diminution du PIB entre 2011 et 2015 est à 24% due aux répercussions de la crise libyenne. Durant cette période, l’économie tunisienne a enregistré des pertes d’une valeur de 8.8 milliards de dinars[22] surtout dans le secteur de l’investissement étranger (avec un taux de 60% de pertes), et le secteur touristique (avec 36 %).

Un sondage réalisé par l’Institut Tunisien de la Compétitivité et des Études Quantitatives (ITCEQ) en 2015 a révélé que 47 % des 833 institutions questionnées trouvent que la crise libyenne constitue la plus grande entrave au développement économique de la Tunisie[23]. Par ailleurs, la Libye bénéficie de 70 % de l’exportation tunisienne. Près de 1300 entreprises en Tunisie ont subi les dommages des relations avec la Libye surtout en ce qui concerne les entreprises de produits alimentaires dont les commissions sont estimées à une valeur de 50 mille à 50 millions de dinars. De plus, les sociétés de promotion immobilière et les entreprises cimentières ont enregistré des pertes s’élevant à un milliard de dinars depuis 2011[24]. 

En raison de l’instabilité de la situation diplomatique, les investissements en Tunisie se heurtent à la féroce concurrence des pays influents au niveau régional, surtout la Turquie. En effet, le pays a exploité les accords militaires et diplomatiques signés avec le gouvernement d’Al-Wifaq pour contrôler 80% des productions alimentaires sur le marché libyen[25] ; les exportations du marché turc, en 2019, sont estimées à 1.9 milliards de dollars[26]. Par ailleurs, cette concurrence concerne également le secteur de l’énergie, l’exploration pétrolière et la réforme du secteur de l’électricité, qui rencontre de graves problèmes depuis 2016. Sur ce point, la Compagnie turque de l’énergie « Deniz Kara » a annoncé un approvisionnement de la Libye, allant jusqu’à 1000 mégawatts, en l’absence des compagnies tunisiennes. En outre, il sera plus difficile pour les sociétés immobilières et les entrepreneurs tunisiens de retrouver leur ancienne position sur le marché libyen avec la création d’une plateforme d’affaires turco-libyenne au courant d’octobre 2020, comprenant essentiellement des projets d’infrastructure et visant des échanges commerciaux s’élevant à près de 10 milliards de dollars[27].

A ces problèmes s’ajoutent les pertes dues à la fermeture des frontières pour une très longue période à cause de l’épidémie de « Covid-19 ». Par exemple, les taux d’exportation des fruits ont baissé de près de la moitié (15573 tonnes contre environ 33 mille tonnes en 2019 à la même période)[28]. L’État tunisien a essayé de composer avec la fermeture continue et répétée de ses frontières avec la Libye depuis mars dernier par l’exploitation des lignes maritimes afin d’honorer les engagements des producteurs tunisiens envers la partie libyenne (particulièrement pour la ligne Sfax-Tripoli). Cette tentative vient à la suite des dernières contestations des commerçants et activistes de la région de « Ben Guerdane » et la fermeture, par ces derniers, des frontières en réaction à la crise économique conséquente à la propagation de l’épidémie de « Covid-19 » dans les deux pays.

Au niveau stratégique, la partie tunisienne a œuvré, avec la Libye, à trouver des solutions alternatives à une économie locale basée sur la contrebande et l’économie parallèle dans une approche innovante pour le développement des régions frontalières[29].  En témoigne le Plan régional d’environnement et de développement durable dans le gouvernorat de « Médenine », mis en place par le Ministère de l’Équipement en coopération avec l’Agence de Coopération Internationale Allemande pour le Développement (GIZ)[30]. Le projet vise à créer des pôles locaux pour le développement et de fortifier la coopération tuniso-libyenne de manière officielle par une zone de libre-échange dans la région de « Choucha », près du passage de « Ras Jedir ».

Ce projet ambitieux vise à établir des échanges commerciaux entre les deux pays avec pour objectif d’atteindre 3.9 millions de tonnes en 2030[31]. Le plan comprend un volet logistique et un volet commercial visant à engager la main-d’œuvre locale. Cependant, ce projet s’est heurté à de nombreux obstacles administratifs et à de faibles sources de financement. De plus, le plan se limite aux niveaux commercial et touristique (création d’une zone touristique proche du port « El Ktif ») et ne prend pas en considération d’autres aspects propices à un développement de la région sur le long terme. Le secteur technologique, par exemple, peut enrichir la diversité économique sectorielle dans la région et contribuer dans le cadre d’une politique participative, à attirer les capitaux locaux du secteur parallèle et à les intégrer dans l’économie productive de l’État, de même que dans le système fiscal. Les projets d’infrastructure sont quant à eux retardés, notamment en ce qui concerne les dernières phases de construction de l’autoroute « Gabès-Ras Jedir » (en particulier la deuxième phase entre Kettana et Mareth et la quatrième phase entre Koutine et Médenine) ; à cela s’ajoute la détérioration des routes principales de la ville de Ben Guerdane.

La vision stratégique et les solutions proposées

Dynamique de la société locale dans les régions frontalières : une partie déterminante dans la diplomatie populaire mais absente du modèle de développement

En l’absence d’une réelle perspective de développement pour intégrer efficacement la région du Sud Est dans l’économie officielle, l’économie parallèle et la contrebande ont envahi la zone frontalière, pour acquérir un poids économique et financier considérable.

Et si les autorités libyennes et tunisiennes ont réussi à contrôler cette économie avant la révolution, afin d’empêcher la contrebande de produits illégaux tels que les drogues et les armes, l’effondrement de la dictature dans les deux pays a introduit une nouvelle panoplie d’acteurs, surtout du côté de la Libye. Les brigades amazighes des régions de « Zouara » et « Djebel Nefoussa », qui contrôlaient les passages de « Ras Jedir » et « Wazen », ont remplacé les tribus de l’époque de Kadhafi[32] dont les Mahamid, les Nawayel (dans les villes de « Zaltan », « Al Rakdaline » et « Al-Jamil »), ou les Siaan dans les régions de « Tiji » et « Badr » qui ont profité auparavant de l’influence de Baghdadi Mahmoudi, Secrétaire général du Comité populaire général, pour étendre leurs réseaux de contrebande. Ainsi, les deux parties se sont positionnées dans des camps adverses pendant la guerre civile en Libye selon leurs intérêts économiques respectifs, récupérés ou perdus. Les commerçants tunisiens ont dû faire face aux menaces et au chantage[33]  en traversant les barages placés par les brigades sur les frontières.  

Par ailleurs, les deux camps ont commencé à jouir du soutien de partisans locaux, ce qui a nui à la paix civile dans la région. Ces divisions sont devenues apparentes pendant les campagnes pour les élections municipales de 2019 à « Ben Guerdane ». En effet, des accrochages ont éclaté entre les partisans d’Ennahdha, soutenant le gouvernement d’Al-Wifaq, et de ce fait la ville de Zouara, dont la plupart font partie du secteur de la fonction publique et de l’économie officielle de l’État tunisien et les partisans d’une liste indépendante. Celle-ci est soutenue par certains nationalistes et financée par des hommes d’affaire qui se sont enrichis grâce à la contrebande et l’économie parallèle. Ces derniers entretiennent des relations étroites avec certaines milices tribales partisanes de l’ancien régime et qui ont défendu les forces de « Khalifa Haftar » lors de leur dernière attaque sur Tripoli.

De leurs côtés, des associations et des représentants de partis politiques de la région faisant partie de la société civile locale ont tenté, avec les municipalités, d’entamer un dialogue avec les parties impliquées dans l’Ouest de la Libye, afin de résoudre certains problèmes liés à la sécurité, à la fermeture des frontières et aux échanges commerciaux. Ces initiatives ont été prises par moments sans l’aval du pouvoir central, puis en coordination avec celui-ci, à un stade plus avancé. À titre d’exemple la commission mixte des municipalités de « Zouara » et de « Ben Guerdane » créée le 13 décembre 2019 dans le but de développer les relations entre les deux pays, d’éliminer les obstacles à la libre circulation des personnes et des marchandises. Cette commission vise aussi à préparer un accord de jumelage, considéré comme une version modifiée d’une entente antérieure, datant du 27 janvier 2017, entre des associations civiles, des dignitaires locaux de Ben Guerdane et des représentants de Zouara et des autres villes frontalières[34].

Mais de telles initiatives, quoi qu’ambitieuses, restent limitées par les problèmes commerciaux et les fractures sociales qui persistent dans la région frontalière de la Libye.

Les alternatives possibles

La partie tunisienne doit impérativement mener une nouvelle diplomatie économique avec un encadrement politique visant à signer plus d’accords bilatéraux et à établir un conseil économique tuniso-libyen permanent, sans attendre de trouver une solution politique qui risque de tarder. Il est aussi crucial d’organiser une bonne gouvernance des échanges commerciaux dans le passage de « Ras Jedir » de manière à contenir les effets de la crise économique sur la région frontalière.

L’État tunisien a une opportunité stratégique à saisir dans un domaine qui est au cœur de sa sécurité nationale, en aidant l’État libyen à adopter une approche politique complète pour inclure toutes les composantes tribales ou sociales de l’Ouest libyen, en vue de surmonter les divisions alimentées par les interventions régionales au cours du dernier conflit et de les remplacer par un projet politique qui définit les conditions d’une pleine citoyenneté dans une perspective démocratique. La partie tunisienne peut fournir l’expertise scientifique et administrative pour le renforcement des institutions libyennes, faciliter l’entrée des capitaux nationaux dans cette zone et renforcer les liens avec la région frontalière tunisienne à travers un cadre institutionnel et officiel ; ce qui permet de consolider la paix nationale et d’impacter positivement l’économie du pays. 

Il faut aussi parier sur le domaine scientifique en développant la coopération académique et scientifique entre les établissements d’enseignement des deux pays et profiter des bonnes relations pour exporter l’expertise tunisienne en Libye pendant la phase de reconstruction de l’État libyen. Il est aussi urgent de mettre en place un plan stratégique pour l’inclusion des startups sur le marché libyen, les concurrents étrangers étant presque absents dans ce secteur particulièrement.

Quant au niveau local, il est urgent de surmonter les divers obstacles administratifs et techniques qui ont retardé l’ouverture de la zone de libre-échange dans la région de Choucha, ainsi que d’encourager la diplomatie économique à chercher des financements pour les projets d’infrastructures connexes. Il importe aussi de créer, par la suite, un circuit touristique et environnemental commun dans la zone des frontières tuniso-libyennes, qui exploiterait la richesse et la diversité du patrimoine naturel et historique du Sud Est tunisien (les châteaux du désert, l’île de Djerba, la lagune Bahiret el Bibane,..) et de la zone frontalière libyenne (la cité romaine de Sabratha)

Conclusion

La politique tunisienne a besoin d’une approche globale qui, au-delà des préoccupations sécuritaires, protègerait les intérêts des citoyens et de la collectivité.

Si la l’État tunisien a tenté de se rattraper en annonçant, dernièrement, tout un programme économique pour reprendre la coopération avec la Libye fin 2020 (selon le PDG du Centre de promotion des exportations, Chiheb Ben Ahmed) et en organisant des réunions entre les hommes d’affaire tunisiens et libyens, la révision de son approche politique appelle à plus de coordination entre les différentes institutions étatiques et d’ouverture sur la société locale dans les zones frontalières.

Les recommandations :

*Au niveau du gouvernement:

Développer la structure d’intégration économique avec la Libye :

  • Accélérant la finalisation des études techniques relatives à la création d’une zone commerciale et logistique libre, et en commençant à mettre en place le financement nécessaire au projet.
  • Elargissant le champ de participation de la société civile locale dans la zone frontalière pour que celle-ci soit un acteur efficace et constant, impliqué dans le processus de développement et la résolution des problèmes de circularité humaine et économique.
  • Créant une infrastructure adéquate à l’investissement économique dans la région du Sud Est, en cherchant des financements pour les projets du pont « El Jorf – Ajim », de la ligne ferroviaire et de l’autoroute reliant « Gabès » et « Ras Jedir » dans les plus brefs délais tout en accordant une attention particulière au réseau routier de Ben Guerdane, qui est extrêmement détérioré.
* Au niveau de la coordination entre les trois présidences :
  • Harmoniser les perspectives des institutions étatiques concernant le dossier libyen, se prémunir contre les tensions idéologiques et politiques en ce qui relève des décisions nationales et suivre attentivement l’évolution du dossier sur le plan diplomatique et militaire en lien avec les changements locaux et internationaux
  • Accélérer la signature de conventions avec la partie libyenne particulièrement sur le plan commercial dans le but d’écarter d’éventuels concurrents.
* Au niveau du Ministère des Affaires locales et des municipalités frontalières :
  • Mettre en place un espace frontalier complet en consolidant les accords de jumelage et les projets communs entre les municipalités frontalières et créer de nouvelles possibilités de coopération entre les différentes régions afin de dépasser les divisions dues à l’économie rentière et au dernier conflit militaire
* Au niveau académique et scientifique :
  • Œuvrer à mettre en place des centres d’étude tunisiens, professionnels et spécialisés dans les études maghrébines et particulièrement dans le dossier libyen pour guider et orienter les décideurs nationaux, et consolider les échanges académiques et scientifiques entre la Tunisie et la Libye.

[1]  Riadh (Mohamed), Les origines générales de la géographie politique et de la géopolitique, p.148. [2] Shah (Hijab), Dalton (Melissa), « The Evolution of Tunisia’s Military and the Role of Foreign Security Sector Assistance », Carnegie Middle East center, mars 2020, https://carnegie-mec.org/2020/04/29/ar-pub-81682, [consulté le 20 décembre 2020]. [3]  Defense Threat Reduction Agency (DTRA) [4]  Wehrey (Frederic), « Tunisia’s Wake-Up Call: How Security Challenges From Libya Are Shaping Defense Reforms », Carnegie Middle East Center, mars 2020, https://carnegie-mec.org/2020/08/19/ar-pub-82535, [consulté le 4 janvier 2021]. [5] Idem. [6] Voir les publications de l’ONG Al Bawsala sur le site du Marsad Majles autour de la commission de la sécurité et de la défense, précisément l’audition de l’ex-ministre de l’Intérieur Lotfi Brahem lors de la séance de la sécurité et de la défense en janvier 2017. [7] Monte Carlo Doualiya, « L’espace aérien libyen, théâtre d’une lutte entre les drones turcs et émiratis » (« سماء ليبيا مسرح صراع الطائرات المسيرة التركية »), publié le 29 septembre 2019, https://bit.ly/3o85ojJ [consulté le 22 janvier 2021]. [8] Ghanmi (Monia), « Le dossier des mercenaires en Libye : répercussions et obstacles du report de l’évacuation », (« ملف المرتزقة في ليبيا: عقبات وعراقيل تؤجل موعد الخروج »), publié dans Al Arabiya News, le 21 janvier 2021, https://bit.ly/3bYb8tP [consulté le 21 janvier 2021]. [9] Ghomidh (Mokhtar), « L’accord militaire libyen, son importance dans le processus de négociation politique et ses potentielles répercussions », (« الإتفاق العسكري الليبي، أهميته في مسار التفاوض السياسي والعقبات الممكنة في الطريق »), Center for Strategic and Diplomatic Studies (CSDS), 19 novembre 2020, https://bit.ly/3pPPiwy, [consulté le 4 janvier 2021]. [10]  Hannibal TV, « Le ministre de la Défense nationale et le membre du Conseil National monsieur Imed Hazgui interview en direct avec Sameh Mofteh », (« وزير الدفاع الوطني وعضو المجلس الأمني القومي في حوار مباشر مع سماح مفتاح »),  https://www.youtube.com/watch?v=z4gVvYGk_H0, 10 avril 2020, [consulté le 5 janvier 2021). [11]  Brinssi (Sonia), « Polémique en Tunisie et en Libye autour des déclarations du ministre de la Défense tunisien », (« جدل في تونس وليبيا حول تصريحات وزير الدفاع التونسي ») publié dans Afrigatenews, https://bit.ly/3nflkjJ, 16 avril 2020, [consulté le 5 janvier 2021]. [12]  Amini (Abd el-Rahmen), « La Tunisie annonce la déclaration pour la paix en Libye clôturée par une assemblée constituante », ( « تونس تعلن مبادرة السلام في ليبيا تنتهي بعقد مؤتمر سياسي »), publié dans Al-Wasat, 24 décembre 2019, https://bit.ly/38f9S3p, [consulté le 5 janvier 2021]. [13]  Abidi (Ali), « La Tunisie et le dialogue politque libyen, quelle position pour quel rôle? », ( « تونس و الحوار السياسي الليبي أي مركز لأي دور؟ » ), Center for Strategic and Diplomatc Studies, 17 novembre 2020, https://cutt.ly/2h5j7D6, [consulté le 5 janvier 2021].  [14] M Tunisia, « Texte de la démission du général El Hamdi », ( « نص استقالة الجنرال الحامدي من مهامه»), https://bit.ly/3oeYom4, [consulté le 5 janvier 2021]. [15]  Al Ray Al Jadid, « Le chef du cabinet présidentiel absent lors de la séance de la Commission de la sécurité et de la défense », ( « مدير الديوان الرئاسي يتغيب عن جلسة الأمن والدفاع: استنكار ومطالب بالاعتذار في البرلمان»),  13 janvier 2020, https://bit.ly/3pMJZha, [consulté le 5 janvier 2021]. [16]  ONU Info, «  Le représentant de la Tunisie auprès de l’ONU: nous serons la voix arabe et africaine du Conseil de sécurité », («  ممثل تونس لدى الأمم المتحدة: سنكون الصوت العربي والأفريقي في مجلس الأمن  ») 2 janvier 2020, [consulté le 13 janvier 2021]. [17]  Hammi (Neila), « Suspension du représentant de la Tunisie auprès de l’ONU: quelles sont les causes et les répercussions? », (« إنهاء مهام ممثل تونس لدى الأمم المتحدة… أي أسباب وأي انعكاسات؟ ») publié dans Ultra Tunisia, 7 février 2020, https://bit.ly/2KarILz, [consulté le 13 janvier 2021]. [18]  Erem News, « Tunisie: pétition parlementaire contre l’installation d’une base turque pour l’intervention en Libye », (« لائحة برلمانية ضد إقامة قاعدة تركية للتدخل في ليبيا »), 4 mai 2020, https://www.eremnews.com/sciences-technology/2300828, [consulté le 5 janvier 2021]. [19] Al Jazira, « Les principales dispositions de l’accord de Skhirat », (« أهم بنود الاتفاق الليبي بالصخيرات »), juillet 2015, https://bit.ly/3hKpPBR, [consulté le 5 janvier 2021]. [20]  Conférence de Berlin sur la Libye, « Conclusions de la conférence », 19 janvier 2020, https://unsmil.unmissions.org/sites/default/files/berlin_conference_conclusion_arabic.pdf, [consulté le 5 janvier 2021] et l’exécution de la Mission des Nations Unies pour l’appui en Libye des conclusions de la conférence (communiqué), https://unsmil.unmissions.org/sites/default/files/unsmil_operational_paper_arabic.pdf, [consulté le 5 janvier 2021]. [21]  Saidani (Monji), « Les élections libyennes du 24 décembre 2021: le forum de dialogue à Tunis s’achève aujourd’hui », (« انتخابات ليبيا في 24 ديسمبر 2021: ملتقى الحوار في تونس يختتم اليوم »), publié dans Asharq al-Awsat, 14 novembre 2020, https://bit.ly/38DSOEa, [consulté le 13 janvier 2021]. [22]  ESCWA, « L’impact de la crise libyenne sur l’économie tunisienne. Une estimation des impacts macro-économiques et fiscaux de la crise libyenne sur l’économie tunisienne », (« Impact of the Libyan crisis on the Tunisian economy. An estimation of the macroeconomic and fiscal impacts of the Libyan crisis on the Tunisian economy ») , https://www.unescwa.org/publications/impact-libyan-crisis-tunisian-economy, [consulté le 5 janvier 2021]. [23]  Idem. [24]  Bouazza (Riadh), « La revitalisation de l’économie de la Tunisie réside dans le marché libyen », (« انتعاش اقتصاد تونس يكمن في السوق الليبية »), publié dans Al-Arab, 22 février 2020, https://cutt.ly/3h5hebK, [consulté le 12 janvier 2021]. [25]  D’après l’économiste Ghazi Maali, « la Tunisie risque de perdre le marché libyen », (« تونس مهددة بفقدان السوق الليبية »), publié sur BabNet, 30 janvier 2020, https://www.babnet.net/cadredetail-197134.asp, [consulté le 23 décembre 2020]. [26] Dolce Villa, « Le rôle stratégique de la Turquie en Libye annonce de grands profits », (« دور تركيا الإستراتيجي في ليبيا يمهد لجني مكاسب اقتصادية كبيرة »), publié sur DW, https://cutt.ly/Zh5hwj5, [consulté le 12 janvier 2021]. [27]  Agence Anatole, « Avec une grande participation libyenne…Istanbul reçoit la plateforme d’affaires libyenne-turque », (« بمشاركة ليبية واسعة…إسطنبول تستضيف المنصة التركية الليبية للتجارة »), 1er octobre 2020, https://cutt.ly/Hh5g6tI, [consulté le 12 janvier 2021]. [28] https://cutt.ly/wh5hqzC [29]  Laaroussi (Kamel), « L’économie parallèle et la contrebande dans l’espace frontalier tuniso-libyen (1988-2012) », (« التجارة الموازية والتهريب في الفضاء الحدودي التونسي الليبي (1988-2012)،تشخيص وآفاق في ظل عولمة متخفي»), Centre arabe de recherche et d’études politiques. [30]   Plan régional d’environnement et de développement durable (PREDD) du gouvernorat de Médenine,document synthétique, Février 2016, http://www.sawtelmednini.com/wp-content/uploads/2016/02/giz2014-fr-plan-regional-environnement-tunisie.pdf, page 25 et 26 (Consulté le 5 Janvier 2021, 10:18) [31]  Pipeline des projets de PPP en Tunisie, La zone logistique et le libre échange à Ben Guerdane, http://www.igppp.tn/sites/default/files/Fiches_descriptives/06-Fiche-CT-ZALC-Ben-Guerdane-FR-003-VFC-KA.pdf, p.7, [consulté le 5 Janvier 2021]. [32]  Mouaddeb (Hamza), « Les frontières tuniso-libyennes en crise, la politique sécuritaire de la Tunisie face aux factions des milices libyennes », (« الحدود التونسية الليبية المأزومة، السياسة الأمنية لتونس في مواجهة فصائل الميليشيات الليبية ») , Carnegie Middle East Center, 4 novembre 2020, https://carnegie-mec.org/2020/11/04/ar-pub-83004, [consulté le 5 janvier 2021]. [33]  Idem.[34]  Signature d’une convention et création d’une commission mixte par les municipalités de Ben Guerdane et de Zouara, (« إبرام إتفاقية وبعث لجنة مشتركة بين بلدية بن قردان و بلدية زوارة الليبية »), Assafir, 14 décembre 2019, https://cutt.ly/Kh50bOM, [consulté le 5 janvier 2021].  

Références bibliographiques
Les contributeurs

Khayreddine BACHA

Chercheur en droit public et sciences politiques, intéressé par les relations internationales. Ancien analyste juridique auprès de plusieurs organisations tunisiennes telles que "Al-Bawsla", "Dostourna" et "Barr-Al-amen"

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