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Résumé :

Le présent document discute la question du racisme en Tunisie, et son intersectionnalisme économique et social. Si la Tunisie a été un précurseur dans la lutte contre le racisme, en instaurant des lois pour l’abolition de l’esclavage par exemple, le racisme subsiste et se manifeste dans le comportement social. Appuyé par les politiques de l’État, il constitue une menace pour le tissu social, qui risque de se déchirer à tout moment. 

Introduction :

Dix ans se sont écoulés depuis la révolution du 14 janvier qui a ouvert la voie à la liberté d’expression et favorisé la diversité des points de vue. Après des décennies où ont prévalu les dogmes du régime, cette révolution a permis d’ouvrir des débats sur de nombreuses questions qu’on taisait jusque-là. Et le racisme en est peut-être l’une des plus importantes. Cette question est cruciale car elle représente un obstacle à la voie civile de l’État, de manière globale ; mais aussi épineuse puisqu’elle est passée sous silence voire déniée, ce qui envenime les rapports avec les structures répressives. Ce document tente de décortiquer le racisme et ses enjeux en Tunisie, en l’abordant non seulement comme une donnée biologique ou ethnique mais aussi comme un problème lié aux dimensions économiques, sociales et politiques. La présente étude propose, en outre, des solutions théoriques et pratiques, pour contribuer à la lutte et à la criminalisation de toute forme de discrimination raciale.

Le racisme en Tunisie entre réalité et déni

En Tunisie, le racisme est une réalité avec laquelle il faut composer, un véritable problème qu’il faut affronter et critiquer. Pour ce faire, il convient d’abord de sortir du déni et de reconnaître sa présence sédimentaire dans la société de même que l’incapacité des autorités à y faire face. 

Malgré un renforcement de la législation tunisienne, il existe un écart considérable entre le cadre juridique et la réalité sociale. Davantage, les femmes noires souffrent d’une double discrimination ; elles sont les victimes les plus vulnérables et de ce fait les plus touchées par le phénomène du racisme.

Égalité juridique, inégalité sociale

Bien que la Constitution sanctionne et criminalise la discrimination raciale, et qu’elle stipule l’égalité entre tous les citoyens, ces lois restent théoriques et sans impact sur la réalité sociale et la vie quotidienne. En outre, les autorités n’ont pas œuvré à mettre en pratique cette législation, ce qui a donné lieu à une sorte de contradiction entre l’égalité juridique et l’inégalité sociale. À ce sujet, le juriste et militant de la société civile Mazen Korshid[1] affirme que la loi intervient pour contrer des écarts engendrés par la réalité, à l’instar de la discrimination raciale actuellement. Cependant, la législation seule, en tant que disposition, se limite à la réalisation des objectifs de sa promulgation. Elle a donc besoin de mécanismes pour s’ancrer dans la réalité des faits et être, de ce fait, restrictive et contraignante.  

Le pouvoir législatif a promulgué de nombreuses lois qui n’ont pas obtenu les résultats escomptés, en l’absence d’une vérification des moyens de leur exécution. Il s’agit, en ce qui nous concerne, des lois pour l’égalité : le décret pour l’abolition de l’esclavage, le Pacte de sécurité et les constitutions de 1959 [2]et 1968, la constitution de 2014 et la loi organique contre la discrimination raciale de 2018[3]. S’ajoutent les accords internationaux, les lois, les mesures et les décrets mis en place pour établir les fondements de l’État civil et l’État de droit, et brandis comme des slogans par le régime post indépendance. 

Par conséquent, outre le fait qu’ils aient été introduits pour enrichir l’arsenal législatif et l’harmoniser avec les engagements internationaux, la plupart de ces textes n’ont pas reçu une attention suffisante et n’ont pas été élaborés selon leur dimension sociale. Nécessairement, l’esclavage et le racisme sont le produit du contexte social, des schémas économiques et des rapports de production. De même, l’autorité centralisée, que ce soit avant ou après l’Indépendance, n’a pas œuvré à apporter des changements radicaux sur ce point, limitant le discours à des considérations religieuses dans le cas des beys ou à des questions d’unité nationale, après l’indépendance.

Korshid ajoute : « Tout cela se manifeste aujourd’hui sous plusieurs aspects, observables dans la sphère publique dont les cas les plus exemplaires sont peut-être l’absence des noirs de la vie politique et civique, une stagnation sociale qui empêche toute ascension, un taux de scolarisation antérieurement faible et un nombre de diplômés aujourd’hui réduit ; outre le fait qu’ils ont des métiers physiques et difficiles et qu’ils ne possèdent ni biens immobiliers ni moyens de production ».   

Géographie, politique, racisme

La carte géographique de la Tunisie reflète la réalité politique et traduit ce qu’il en est véritablement du développement et de l’inégalité sociale entre les différentes villes. La majorité des noirs vivent dans les provinces du Sud-Est tunisien (Gabès, Médenine, Tataouine) et celles du Sud-Ouest (Tozeur, Kébili), des régions dans lesquelles le taux de pauvreté excède celui des provinces du Nord. Cela est dû au conflit politique entre Saleh Ben Youssef et Habib Bourguiba. Ce dernier, devenu premier président de la Tunisie, s’est rangé du côté du Sahel, tandis que son adversaire, Saleh Ben Youssef, s’est fait le représentant du Sud, où étaient ses partisans. Ces zones ont fait les frais de cet antagonisme, se trouvant écartées des plans d’investissement et de développement.  Le conflit s’est poursuivi avec Ben Ali (du Sahel) qui, en rangeant le Sud du côté de l’islamisme politique, a marginalisé cette région et de ce fait, a consolidé le racisme anti-noir. Cette disparité entre les deux régions, en termes de développement, a créé un fossé social entre le Sud et le Sahel.

En plus de cette discrimination géographique et régionale, il y a une discrimination au sein même de la région et dont les facteurs politiques, géographiques et économiques ont favorisé la création d’un climat de racisme. À ce jour, les noirs héritent encore de la position d’esclaves dans la pyramide sociale, subissant la discrimination sous toutes ses formes : sociale, économique et professionnelle.

Bien que certaines forces progressistes, et de gauche, ont essayé d’exposer la question du racisme en vue de lui accorder toute son importance mais leurs tentatives n’ont pas eu de résultat, du fait de leur faible poids politique. Dans un contexte politique grandement marqué par le populisme et des forces réfractaires aux alternatives rationnelles et pratiques, le discours sur le racisme reste inconsistant, conjoncturel et dominé par la volonté d’exposer les efforts de l’État malgré l’évidente incapacité de ce dernier à gérer le problème. 

Les femmes, un maillon faible

Le racisme subi par les femmes de couleur noire pose un problème structurel complexe. En effet, elles sont doublement discriminées : d’une part, en tant que femmes, d’autre part, en tant que personne de couleur noire. Par conséquent, elles représentent le maillon le plus faible dans la lutte contre les structures racistes. Khawla Ksiksi[4], militante et juriste tunisienne, raconte le harcèlement et les comportements haineux auxquels elle doit faire face au quotidien : « Dans tous les aspects de la vie, je ne suis pas perçue comme un être humain capable de créer et d’innover, je suis réduite à cette apparence noire, contrainte à toujours dépendre d’une femme blanche. Nous sommes quotidiennement confrontés à une grande souffrance psychologique, et sans la volonté et la persévérance de certaines, il serait impossible de se relever. Les exemples sont nombreux, il suffit de comparer le taux de chômage parmi les femmes blanches et les femmes noires, ayant un même niveau universitaire et académique. »    

Ksiksi ajoute : « Nous souffrons de l’injustice étant à la fois femmes et noires. Par exemple, je lutte contre le stéréotype promu par certaines femmes blanches réduisant la femme au rôle d’allié docile de l’homme. Mais du fait de ma couleur de peau, je menace de salir cette image qu’elles ont construite, et je me trouve ainsi réduite au rôle de subalterne. D’un autre côté, je subis l’injustice en tant que femme noire. J’ai connu d’énormes difficultés financières et sociales parce qu’on n’aime pas la couleur noire, et cela malgré mes mérites et mes distinctions. Cette situation je l’ai vécu en postulant à différents postes et dont j’ai été écartée en raison de ma couleur de peau ». 

La militante conclut en ces termes : « finalement, le racisme demeure la responsabilité des noirs. Si nous ne nous relevons pas, personne ne ressent ce que nous endurons. Et si nous ne nous imposons pas, vous les verrez s’attribuer nos mérites »[5].

La Tunisie et l’héritage du racisme

Tout comme le racisme a un héritage et une histoire en Tunisie, il en va de même pour la lutte contre ce phénomène. La Tunisie est connue pour être le premier pays musulman et arabe à abolir l’esclavage en 1846 sous le règne d’Ahmed Bey. Ce dernier a définitivement aboli l’esclavage, avec l’appui de l’Université Zitouna. Cet esprit réformiste a conduit à l’élaboration et la promulgation de la constitution au XIXème et a permis l’obtention de certains droits. Souvent, la Tunisie apparaît comme un modèle progressiste et moderne, qui fait exception dans le monde arabe, depuis le XIXème siècle et jusqu’au régime de Bourguiba, initiateur de tout un projet de réforme et de modernisation. 

Toutefois, des décennies se sont écoulées depuis et la présence du racisme est encore persistante dans la société tunisienne, menaçant la cohésion du tissu social. Malgré le projet réformiste de l’État de l’indépendance, l’échec est cuisant au niveau de la diversité démographique et socio-culturelle. En effet, la persécution au nom de l’appartenance religieuse (dans le cas des juifs) ou à cause de la couleur de peau (pour les noirs) est encore monnaie courante. De ce fait, après autant d’années, les noirs sont encore exclus de la dynamique sociale et développementale, et dispersés dans des régions du Sud-Est. Et malgré les modestes efforts réformistes des gouvernements après l’indépendance, d’importantes mesures ont été prises et l’approche moderniste a évolué, pour inclure aussi la lutte contre le racisme. En effet, en 2018, l’Assemblée des Représentants du Peuple a voté une loi pour la criminalisation de toute forme de discrimination raciale ou favoritisme au nom de la race, de la couleur de peau, de l’appartenance ou autre. 

Selon la nouvelle loi n°2018/11[6], est passible d’une condamnation d’un an à trois ans de prison et d’une amende de 1000DT à 3000 DT (1000 dollars) toute personne qui incite à la violence, la haine, la discrimination et qui propage des idées fondées sur la discrimination raciale, ainsi que « la formation d’un groupe ou d’une organisation qui défend clairement et de manière récurrente la discrimination raciale en y adhérant ou en y participant ».

Vers l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale

Mécanismes de l’activation de la loi contre la discrimination raciale

On ne peut représenter la crise du racisme, à un premier niveau, et activer la loi contre la discrimination raciale à un second niveau, sans prendre en considération le contexte politique tunisien. En effet, le racisme est un phénomène complexe, qui n’est pas seulement le produit d’une réalité sociale mais aussi  d’une structure politique  qui le dénie ou l’exploite à sa guise. Les institutions étatiques sont donc les premiers responsables, particulièrement en ce qui concerne l’élaboration d’arrêtés et de circulaires qui clarifient et déterminent les formes de discrimination raciale, de même que l’activation des lois actuelles. Elles doivent aussi mettre en place des cellules d’écoute pour les victimes de racisme et les encourager ainsi à témoigner. 

Cette approche sera utile pour déterminer le nombre de victimes de racisme et ainsi d’établir une cartographie qui permettrait aux autorités de calculer avec précision les taux de discrimination raciale à partir des données démographiques. Une telle approche faciliterait inévitablement l’ancrage de la loi dans la réalité sociale tout en évitant la surenchère politique ou en la refusant, pour lutter activement contre l’exclusion des noirs de la sphère publique.  

Le comité national de lutte contre la discrimination était un projet innovateur et prometteur. Il s’est occupé de la collecte et du suivi des diverses données pertinentes ainsi que de la conception et la proposition de stratégies et de politiques publiques pour éliminer la discrimination raciale. Ses procédures de travail et sa composition ont été déterminées, par décret gouvernemental, pour garantir le principe de parité et la représentation de la société civile.

Le développement équitable entre les régions, pierre angulaire du combat contre le racisme

Le développement équitable entre les régions constitue le point de départ pour lutter contre l’exclusion raciste et régionale et la marginalisation des zones où les noirs sont présents en grand nombre, à l’instar du quartier d’El Gahbéya à Gabès. Ce dernier est l’un des quartiers les plus pauvres de la région, la plupart de ses habitants ont des métiers marginaux, ce qui contribue à aggraver leur précarité économique et sociale et à faire monter le taux de chômage. De plus, aucun d’eux n’occupe de postes politiques ou de fonctions importantes. Pour les habitants d’El Gahbéya, toute ambition d’ascension sociale s’apparente au fantasme[7]. C’est pourquoi nous considérons le développement économique et la justice sociale comme l’ultime rempart contre le racisme.

Le rôle central de l’éducation, de la culture et des médias dans l’élimination de l’héritage du racisme

Ce n’est pas en déniant la réalité du racisme qu’on éliminera la discrimination raciale. Au lieu de cela, il faut trouver des solutions alternatives et effectives aux niveaux politique, social et culturel. Il s’agit principalement de mettre à exécution la législation juridique et de chercher les moyens nécessaires pour l’appliquer concrètement. Cela ne peut se faire sans une culture et une éducation progressistes capables de contrecarrer le racisme et d’empêcher toute forme de déni. 

À travers un cinéma tunisien libéré des clichés sur les noirs et des médias sensibles et ralliés aux causes des marginaux et des opprimés, il est possible de véhiculer un message positif qui n’alimente pas les structures répressives et discriminatoires. En outre, les écoles, les lycées et l’éducation publique en général, jouent un rôle déterminant à travers des approches pédagogiques valorisant l’identité africaine. D’autant plus qu’à part les Tunisiens noirs, il faut considérer les dix mille réfugiés originaires de pays subsahariens dont un certain nombre a commencé à s’intégrer dans la société tunisienne et à faire des études. Une bonne approche se base sur des interactions positives avec les personnes de couleur noire, en tant que composants essentiels de l’identité tunisienne. Leur intégration implique aussi de les représenter dans les manuels scolaires et dans les programmes d’enseignements en les incluant notamment dans les histoires et les contes.

Le rôle de la société civile et des forces progressistes

Cette proposition ne peut se concrétiser que par le renforcement du rôle des forces progressistes et modernistes dans la lutte contre le racisme au niveau social. De même, il est crucial d’ouvrir des débats, de soulever continuellement la question du racisme dans l’espace public, de renforcer la participation politique des noirs en encourageant les institutions à les inclure et à les représenter dans la scène politique et civique et de favoriser leur ascension sociale.

Le problème du racisme n’est pas uniquement la responsabilité de l’État et de ses institutions. Il concerne aussi les mouvements des droits de l’homme en Tunisie qui doivent mener davantage de campagnes de sensibilisation pour lutter et éliminer la discrimination raciale. De ce fait, il incombe à ces derniers de mener la lutte dans l’espace public à travers des comportements quotidiens visant à éradiquer l’héritage du racisme aux différents niveaux comportemental, linguistique et social, ce qui contribue à la mise en application des lois et à leur matérialisation dans la société. 

Conclusion :

En somme, la lutte contre le racisme représente un des aspects du combat contre les inégalités sociales. Elle est aussi une forme de consécration du projet d’État civil qui a connu un progrès majeur au cours des dernières années, avec ce que cela implique en termes d’égalité entre les citoyens et de mise en pratique du principe de citoyenneté, principe primordial de la révolution, au-delà de toutes considérations politiques et indépendamment du  genre ou de la race. Cela a pour conséquence de revigorer le projet de la Tunisie de la révolution, qui a été repris depuis 2011 et d’ouvrir la voie à des débats autour de la réalité du racisme.  

Les recommandations :

  • Au niveau du ministère de l’Éducation 

Moderniser le système éducatif à travers des méthodes d’enseignement qui renforcent la conscience de l’identité africaine de la Tunisie, contribuant ainsi à éduquer une génération éclairée qui ne perpétue pas les schémas des structures oppressives.

  • Au niveau du ministère des Affaires culturelles

Accorder plus d’intérêt à l’héritage des noirs en Tunisie, l’exploiter, le développer et le promouvoir. 

Encourager la représentation des noirs dans le paysage culturel tunisien et combattre les clichés.

  • Au niveau de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle

Alerter et contrôler les émissions qui diffusent des contenus discriminatoires et mettre fin à la stigmatisation.

Diffuser des messages de sensibilisation pour alerter sur les dangers du racisme et ses répercussions.

  • Au niveau du ministère des Affaires sociales

Œuvrer davantage à améliorer la situation des personnes de couleur noire en créant des projets de développement et en les incluant plus dans le modèle économique. Se focaliser sur leurs zones d’habitation et les sortir de l’isolement.

[1] Entretien privé avec Mazen Korshid le 20 février 2021 à Tunis. [2]  Jaridat Al-Arab, « La Tunisie combat la discrimination raciale et son histoire au moyen de la loi », consulté le 09/03/2021, https://cutt.ly/yzlCqxC [3]  Projet de loi n°2018/11 relatif à l’élimination de toute forme de discrimination raciale, https://cutt.ly/1lBTM5N  [4]  Entretien privé avec Khaoula Ksiksi le 14 février 2021. [5]  Khaoula Ksiksi, « la lutte contre la discrimination raciale en Tunisie : entretien avec Khaoula Ksiksi », Initiative de réforme arabe , consulté le 09/03/2021, https://cutt.ly/Lzlnf3u [6]  Projet de loi n°2018/11 relatif à l’élimination de toute forme de discrimination raciale, https://cutt.ly/1lBTM5N  [7]  Moutaa Amine El Waer, « Les noirs du quartier d’ ‘El Gahbéya’ à Gabès : un racisme instrumentalisé et une lutte difficile », Neshez, https://nachaz.org/السّود-في-حي-القهباية-بقابس-العنصريّ-2/

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Les contributeurs

Oussama Slim

Ecrivain et traducteur tunisien, cofondateur de la plateforme "Alhamech" pour les recherches sociales, reçoit le prix de Lina Ben Mhanni pour la liberté d'expression pour le meilleur article de journal.

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